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Axes de recherche

Au croisement du travail et des classes sociales : dominations, exploitations, résistances

Le travail et les classes sociales sont des thématiques classiques des sciences sociales que le CRESPPA entend explorer, notamment dans leurs transformations récentes. Le croisement même de ces thématiques participe d’un renouvellement des problématiques de recherches en établissant un lien heuristique entre ces deux dimensions. En effet, éclairer le travail par les classes sociales, c’est mettre l’accent sur la primauté du statut social et d’emploi dans les univers professionnels là où d’autres sociologies se concentrent sur les organisations ou les activités. C’est étudier le travail par le hors-travail (les trajectoires scolaires et familiales, la mobilité professionnelle, et les relations familiales et résidentielles). C’est aussi considérer certains rapports professionnels comme des rapports de classe, notamment ceux entre travailleurs de positions hiérarchiques différentes, ou entre travailleurs et usagers-clients. Ce sera notamment le cas dans les relations entre professionnels de bas statut et clients de classe supérieure (dans les univers du luxe ou du service aux personnes), ou dans des relations entre des professions à statut et des usagers de divers statuts (dans univers de la justice ou de la santé), ou encore entre des professionnels de niveau intermédiaire aux trajectoires différenciées (notamment dans les univers artistiques). A l’inverse, les recherches éclaireront les classes sociales davantage par la sociologie du travail que par la sociologie de la consommation. C’est ainsi souligner que la position professionnelle contribue largement à préciser les positions de classe (notamment par le niveau de revenu et le statut d’emploi), mais aussi à saisir des déplacements d’acteurs dans l’espace social. Plus généralement, en croisant les deux perspectives, il s’agira de s’interroger sur la spécificité des rapports sociaux au travail, et plus singulièrement des rapports d’exploitation et de domination. De ce point de vue, si cet axe privilégie l’entrée par la structure socioprofessionnelle, une partie des recherches s’inscrivent au croisement des analyses entre rapports sociaux, en particulier de classe et de genre comme les recherches sur les processus de mixisation des professions et d’inversion du genre.

Les projets développés dans cet axe reposent sur des enquêtes empiriques, qualitatives et/ou quantitatives, le plus souvent monographiques, qui interrogent les catégories, discutent les choix qui peuvent être au fondement de leur élaboration, révèlent les processus d’invisibilisation de certains phénomènes sociaux (telle les atteintes à la santé des salariées), et questionnent leurs historicités (par exemple des catégories professionnelles de la fonction publique depuis 1945 ou du recours à une main-d’œuvre temporaire depuis les années 1960). A cela s’ajoutent des travaux de synthèse, notamment sur la notion et les frontières des « classes populaires ». Des chercheur·e·s de cet axe s’engagent également dans l’animation de réseaux sur les classes sociales, le travail et les professions (notamment à l’Association française de sociologie RT 1, RT5, ou RT 25, à la Nouvelle Revue du Travail, au DIM-Gestes sur le travail et la souffrance au travail, aux Journées Internationales de Sociologie du Travail, etc.), ou au travers de collaborations internationales (notamment avec l’accord Capes-Cofecub entre le Cresppa-GTM et Unicamp (Sao Paulo, Brésil), avec la recherche internationale sur « Les conséquences sociales de la crise : comparaisons France-Espagne-Portugal, Italie, Belgique » (financée par le Ministère de l’éducation en Espagne) ou encore avec les échanges sur l’analyse du travail culturel avec des équipes de University of Southern California et University of California Santa Barbara), ou dans la mise en place d’un réseau de veille documentaire sur le travail (Les Échos du travail) regroupant plusieurs institutions.
Si les recherches traitent de sujets variés (de la grande industrie aux services aux personnes ou aux services publics ; des catégories populaires comme les agents de l’administration ou des ouvriers de l’industrie aux catégories supérieures comme des professions à statut et des cadres d’entreprise), quatre thèmes transverses seront plus particulièrement considérés et donneront lieu à des enquêtes collectives, des séminaires et journées d’études.

Santé-travail

Il s’agit ici d’étudier la centralité des questions de santé et de pénibilité au travail et la manière dont des groupes sociaux distincts participent à définir les enjeux de santé, dans leurs pratiques professionnelles, d’engagement et de mobilisations collectives. Les recherches au sein de cet axe s’appuient sur plusieurs enquêtes, individuelles ou collectives : sur les experts des problématiques de santé au travail (notamment des consultants auprès des Comités Hygiène, Sécurité et Conditions de travail (CHSCT) ; sur les négociations collectives pour l’amélioration des conditions de travail et la préservation de la santé ; sur la division sexuelle du travail et les risques ou les cancers professionnels ; sur les problèmes éthiques rencontrés par les chercheurs et praticiens dans le domaine de la santé ; enfin sur les pratiques de professionnels de santé à statut (médecins, pharmacien·ne·s, infirmier·e·s, assistant·e·s sociales) et leurs relations, voire leurs interactions, avec les classes populaires en France et en Belgique. Les recherches menées au sein de cet axe contribuent à l’étude des déterminations sociales des inégalités de santé, souvent minorées dans les approches territoriales de la santé (désertification médicale, régionalisation des politiques de santé publique…). Les séminaires « Le genre du mal être au travail » et « Maladies industrielles et mobilisations collectives » nourriront également cette problématique qui s’inscrit dans les actions impulsées par le DIM-Gestes.


Secteur privé, secteur public

Plusieurs des recherches de cet axe s’interrogent de façon diachronique et synchronique sur l’évolution de la pertinence du clivage public/privé en France et en Europe. Poursuivant une réflexion sur les catégorisations indigènes du monde social, certaines recherches engagées envisagent de mieux appréhender les représentations associées tant aux différents type de salariés (public/privé) qu’aux indépendants en France.

La volonté d’interroger le clivage public/privé engage également un travail de comparaison internationale par l’identification des transformations des réflexions sociologiques sur la stratification sociale dans les pays où les nomenclatures socio-économiques internationales se sont d’abord déployées. Il passe ensuite par des tentatives d’objectivation de ce clivage à partir de plusieurs enquêtes quantitatives européennes menées dans le cadre des réflexions actuelles sur la création d’une nomenclature socio-économique européenne (ESeC).

Dans une perspective complémentaire, il s’agit également de tester les spécificités des travailleurs et des pratiques de travail au sein des différents secteurs : salariats publics et privés, travail indépendant, professions libérales, mais aussi travailleurs dont les statuts contribuent à brouiller les frontières de l’indépendance et du salariat (comme les travailleurs du secteur culturel intermittents et free lance) ou du public et du privé (comme des médecins, à la fois professions libérales et salariés hospitaliers). Nous examinerons notamment l’état des emprunts gestionnaires du secteur public au secteur privé (en étudiant des structures en réorganisation comme des hôpitaux ou en travaillant sur des temporalités longues dans la fonction publique) et la fabrication d’une nouvelle classe de travailleurs publics. D’autres travaux préciseront les ressources spécifiques des agents du public et des indépendants, au vu de leurs trajectoires sociales et des transformations de leurs positions sociales. Dans cette perspective, il s’agit par exemple d’articuler la connaissance fine des transformations historiques des statuts juridiques des fonctionnaires de l’État depuis 1946. Tant ceux-ci se présentent comme les absents de l’histoire de la fonction publique, une attention particulière sera portée aux travailleurs subalternes à statut ou aux agents intermédiaires de l’administration.


Syndicalisme, résistances collectives et engagement

Des recherches ont permis d’explorer les transformations de l’action collective des salariés sous divers angles incluant la syndicalisation des femmes, l’action syndicale dans les petites et moyennes entreprises et, plus largement, le renouvellement des stratégies et des pratiques syndicales au cours de ces trente dernières années. De nouvelles recherches porteront sur le déploiement de l’action collective dans des univers professionnels où les syndicats peinent à s’implanter (comme les centres commerciaux par exemple) ; d’autres s’intéresseront à la façon dont les enjeux d’égalité, de santé, de mixité et de diversité sont investis par le syndicalisme.

Nous préciserons également l’apparition de nouveaux registres revendicatifs et les liens entre groupes sociaux (militants syndicaux, travailleurs, experts, académiques, etc.) à l’occasion de mouvements revendicatifs. La santé au travail favorise, par exemple, l’émergence de nouvelles institutions (observatoire, mouvements associatifs), dont les effets sur le répertoire de l’action syndicale restent à préciser. Par ailleurs, le développement d’une expertise privée et publique des conditions de travail entre en concurrence avec l’expertise traditionnellement portée par les syndicats, au nom d’un savoir juridique (par exemple sur les conditions de restructurations) et d’une connaissance des enjeux de conditions de travail. Ces nouvelles relations entre experts et syndicalistes amènent à questionner les processus d’importation, dans l’univers syndical, des règles et des normes issues d’autres champs et, adoptant une perspective monographique, à interroger les effets de ces processus sur les relations entre forces syndicales et partisanes en présence. D’autres recherches porteront sur les valeurs et les représentations sociales développées par les différentes organisations syndicales et questionneront, plus largement l’évolution du paysage syndical. Il s’agira notamment de rendre compte du poids actuel des différents courants de pensée fondateurs et leurs évolutions.


Crises, permanences et temporalités

La question du temps est au cœur de la plupart des recherches de cet axe, et cela de plusieurs manières. C’est vrai pour celles qui saisissent les phénomènes sociaux dans des temporalités de moyenne ou longue durée. C’est le cas de recherches quantitatives, appuyées notamment sur les enquêtes Emploi, qui évalueront les transformations ou les permanences de la reproduction et de la mobilité sociale. D’autres recherches évalueront et analyseront les moments de ruptures politiques, juridiques, techniques ou économiques (parfois pensées par les acteurs en termes de mutations des « marchés »), dans les recompositions professionnelles et de classes sociales. Dans ce sens, la recherche internationale appréhendera les effets de la crise économique sur la précarisation dans plusieurs pays de l’Europe du Sud. Il s’agit aussi de recherches menées sur différentes industries (automobile, métallurgie, aéronautique, etc.) soumises à des ruptures brutales ou au contraire à des processus de désagrégation plus lents, mais aussi sur des activités de services qui subissent une chute de la demande ou des financements publics. Cette même interrogation est également au cœur de monographies sur des corps de la fonction publique (contrôleurs du travail, administrateurs des services civils d’Algérie) confrontés à la mise en place de nouvelles règles juridiques pour l’organisation de leur carrière ou à la modification des périmètres de l’État avec les décolonisations.

Il s’agira alors de saisir les mécanismes concrets de transformation des conditions d’emplois et de travail, de questionner les manières dont les différentes catégories professionnelles appréhendent les futurs possibles, et de saisir les stratégies de reconversion professionnelle et sociale. Un des enjeux de ce thème sera de considérer les chevauchements de temporalités dans les univers de travail (liées aux carrières, aux trajectoires d’institutions, de techniques, etc.) et entre les sphères du travail et du hors-travail.


17 octobre 2015

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