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Axes de recherche

Frontières et dynamiques de la citoyenneté

Les formes diverses de participation et de mobilisation, sociale et politique, sont une thématique classique de la sociologie, de la science politique et de la philosophie, que les différentes équipes appelées à être réunies dans le Cresppa étudient depuis plusieurs années à travers leur redéfinition permanente, dans la perspective d’une analyse de leur dynamique. Si l’on convient d’appeler « citoyenneté » l’exercice de droits politiques dans une communauté ou une société donnée, il faut en effet s’interroger sur son caractère socialement et politiquement construit et sur les variations historiques de sa définition. Loin d’être une donnée immuable de la politique, la citoyenneté a en effet des frontières changeantes et s’inscrit dans des épistémès contrastées.

Souvent négligée, cette interrogation sur la définition légale ou socialement légitime de la citoyenneté constitue pourtant un préalable nécessaire à tout savoir positif sur le jeu politique ainsi qu’un moment de toute réflexion critique ou normative sur ses transformations potentielles. S’il est vrai qu’il touche à l’une des racines de la vie politique, ce questionnement peut alors être qualifié de radical. Il constitue le thème de recherches fédérateur et principal proposé par le Cresppa dans le domaine « du » ou « de la » politique.
Quelle que soit la discipline d’origine des chercheurs mobilisés sur cet axe, il s’agit ici de réfléchir aux nouvelles frontières de la citoyenneté suivant cinq dimensions principales :

La citoyenneté politique dans les démocraties représentatives à ses différents niveaux d’expression, ses formes et ses facteurs

Cette première ligne de recherche porte sur la compétence politique, la diversité des formes et les inégalités d’accès à la participation politique, les conceptions variables de la citoyenneté selon les contextes nationaux et sociaux. Ces différences de pratiques et de représentations renvoient à des facteurs sociaux qu’il convient de mieux comprendre, notamment dans leurs transformations récentes et souvent rapides. Elles entretiennent également des liens étroits avec les attitudes politiques, des liens dont l’identification est indispensable à une meilleure intelligibilité de ce qu’on peut ranger sous le terme de citoyenneté politique. L’implication de chercheurs du Cresppa à la fois dans les dispositifs d’enquêtes internationales et nationales ainsi que, à l’autre extrême, dans des études ethnographiques sur des échelles beaucoup plus localisées est de nature à permettre des recherches novatrices dans ce domaine pour les prochaines années.

Ce premier volet d’étude de la citoyenneté recouvre également des travaux portant sur l’engagement dans des organisations sociales et politiques. Il prolonge et développe l’intérêt ancien que porte au syndicalisme des collègues des différentes équipes qui composent le Cresppa. Quels sont les facteurs qui poussent à l’action syndicale dont on souligne volontiers le recul dans le contexte actuel de crise économique ? Une autre modalité de cet ensemble de recherches sur la citoyenneté a trait aux engagements militants qui font traditionnellement l’objet de recherches dans les deux équipes du Cresppa soit frontalement soit transversalement dans nombre d’études portant sur l’immigration, les féminismes, l’engagement des intellectuels, etc. Des recherches sont notamment prévues sur le communisme dans le prolongement d’une enquête ayant fait l’objet d’un contrat ANR développant des méthodes prosopographiques, ou bien sur le parti socialiste reposant sur l’analyse réalisée d’une enquête sur échantillon représentatif qui restent à exploiter.


Les crises structurelle et conjoncturelle de la citoyenneté et les expérimentations cherchant des voies de « sortie de crise » et/ou de transformation du système politique

Les inégalités en matière de participation politique conventionnelle qui frappent les groupes subalternes et les frontières parfois invisibles dans la pratique pleine et entière des droits attachés à la citoyenneté sont un élément central du diagnostic de crise souvent proposé en la matière. Elles débouchent sur des formes de transgression de la division du travail entre professionnels de la politique et citoyens « ordinaires ». Au demeurant, plusieurs travaux sur les quartiers et cités de banlieues le montrent : les populations ne se définissent pas seulement par l’accumulation des problèmes sociaux (pauvreté, chômage, échec scolaire, relégation) mais bien sous une forme clairement politique. Les habitants des « quartiers » ne perçoivent plus guère les institutions et les dispositifs d’action publique mis en place comme des supports ou des vecteurs d’intégration sociale et politique et font le choix de se tenir à l’écart. C’est pourquoi les émeutes ne sont pas rares : elles sont classiquement le moyen d’action de ceux qui sont privés d’accès au système politique et à la représentation.

On s’intéressera par ailleurs ici aux théories critiques ou normatives de la démocratie ainsi qu’à l’étude empirique des dispositifs vivant à réactiver les formes apparemment étiolées de citoyenneté qui peuvent se développer dans les démocraties représentatives - dispositifs participatifs et délibératifs en particulier, saisis dans une perspective à la fois généalogique et de comparaison empirique, nationale et internationale. En complément seront également étudiés la portée et les limites des nouveaux outils de la citoyenneté que le progrès technique peut permettre désormais d’imaginer. Enfin, plusieurs recherches envisagées du Cresppa portent sur les processus de délégation de la prise de parole citoyenne et les formes diversifiées de représentation — dans leur dimension symbolique notamment — et de contestation des modes de représentation existants à travers, par exemple, une analyse sociologique des productions intellectuelles sur le politique.


Les conditions sociales d’accès à des citoyennetés dites post-nationales ou transnationales

Le questionnement du Cresppa sur la citoyenneté porte également sur ses formes contemporaines d’élargissement. Son premier volet part des figures de l’étranger et du migrant. Développant des travaux déjà engagés, plusieurs recherches porteront sur les mécanismes d’« altérisation » entendus comme un processus de catégorisation et d’étiquetage en tant que personne indigne de la citoyenneté. Inversement, on s’intéressera aussi, principalement dans le cas français, aux conditions sociales de possibilité des mobilisations en faveur des migrants et des étrangers ainsi que des mobilisations de migrants et d’étrangers, par exemple de sans-papiers. Le droit de vote des étrangers, en particulier au Portugal, fait également l’objet d’une enquête qui sera développée de manière comparative. Et plusieurs recherches sont conduites dans le cadre d’une sociologie politique comparée des émigrations (haïtienne, mauritanienne, européenne) dans un contexte géographique appelé à s’élargir.

Un second volet général portera sur la problématique de l’universalisation des droits sous forme d’une « justice globale » et sur le rôle des réseaux transnationaux dans des luttes pour la défense de droits de l’homme en Afrique et en Asie. Il s’agit de conduire une réflexion collective sur les conditions sociales d’une citoyenneté transnationale. Elle devrait permettre de revenir de manière distanciée sur plusieurs de ses formes historiques comme l’internationalisme ouvrier ou les manières diverses d’alter-mondialisme.


La citoyenneté sociale envisagée à la fois sous l’angle de l’étude des mouvements sociaux et sous celui d’une mise à l’épreuve des théories politiques contemporaines, en particulier des théories de la justice

La seconde problématique en matière l’élargissement de la citoyenneté vise à en étendre les cadres, non pas géographiquement, mais conceptuellement, en réfléchissant d’un point de vue à la fois normatif et sociologique sur les manières de concevoir et de pratiquer la citoyenneté sociale. Par « citoyenneté sociale » nous entendons, dans la perspective de Marshall ou de Robert Castel, l’attribution de droits socio-économiques, comme le droit à la sécurité sociale.

S’inscrivent dans cette perspective de travail du laboratoire un ensemble de travaux sur les liens entre justice et responsabilité, sur les différents usages de la notion de responsabilité. D’autres réflexions s’intéresseront non plus à la justice distributive mais à différentes formes de justice réparatrice, notamment lorsqu’elles concernent les accidents du travail, ou les torts occasionnés par les discriminations passées. Plusieurs chercheurs continuent également de s’interroger sur le care et sur sa reconnaissance, sur les frontières entre care et justice, et sur les traductions institutionnelles de ces frontières. Enfin, des recherches seront poursuivies sur les controverses autour de situations sociales d’injustice et les principes de justification qui sont alors mis en jeu.

Ces questions sont au cœur de la coopération scientifique durable que nous avons nouée avec un réseau de chercheurs de l’USC (University of Southern California, États-Unis) autour des questions de "Global Justice", pour une approche critique et comparative de cette notion. Elles concernent aussi la coopération menée avec divers chercheurs et laboratoires des universités Paris 8 et Paris Nanterre sur la problématique de la justice spatiale.


L’étude du corps et ses attributs sociaux comme lieux de production de nouvelles citoyennetés et de nouveaux assujettissements

Enfin, le dernier questionnement de notre unité sur la citoyenneté porte sur la vie — le corps, la santé, principalement — comme substrat pour l’affirmation de nouvelles subjectivités politiques. Il rencontre nécessairement le genre — traité prioritairement dans un autre thème de recherche transversal et saisi ici dans une perspective complémentaire — mais aussi et surtout, ici, sexualité, santé, etc... Nous nous intéressons en particulier aux orientations sexuelles, aux maladies ou encore aux nouvelles formes de parenté et de filiation, comme d’une part des lieux d’investissement politique par les États et les technologies de pouvoir, et, d’autre part, par les individus cherchant à faire exister socialement et politiquement des formes inédites de vie.

Ici, la citoyenneté change de spectre : elle ne consiste plus seulement à faire qu’une vie quelconque prenne part à la politique, dans un rapport d’extériorité de ces deux domaines, mais, au contraire, à faire reconnaître une forme de vie singulière comme politique. Le travail politique par lequel les acteurs mettent en question les pouvoirs conférés aux instances médicales, les dynamiques des formes d’organisation politique du monde médical sont autant de terrains sur lesquels les chercheurs de notre unité comptent s’investir. La manière dont la famille, la procréation et la parenté tendent à être redéfinies fera également l’objet d’investigations collectives qui chercheront à mettre en rapport les argumentations déployées par les acteurs, les autres moyens dont ils font usage, et l’importance des innovations biotechnologiques et de leur diffusion.

L’analyse portera également sur les tentatives pour promouvoir et faire exister, pratiquement et symboliquement, une citoyenneté « désincarnée » (ou « dématérialisée »). Certains travaux porteront ainsi sur les usages politiques de l’Internet, et plus généralement sur ce que les changements technologiques font à la citoyenneté et sur les mobilisations qui s’y rapportent.


17 octobre 2015

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