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Axes de recherche

Genre et rapports sociaux de sexe

Réunis dans le CRESPPA, le GTM, le CSU et le LabTop rassemblent aujourd’hui des chercheuses et chercheurs spécialistes des questions de genre dans leurs multiples dimensions, venu·e·s de traditions intellectuelles et d’horizons disciplinaires divers : la sociologie, la science et la théorie politiques, la philosophie, la littérature, les arts, les études culturelles, la démographie, les sciences économiques, l’histoire intellectuelle et l’histoire des sciences. Les questions posées par ces études concernent l’ensemble des pratiques sociales (ordre social et ordre politique) et symboliques (langages, arts, cultures) et traversent tous les champs de pensée et de savoir. Leur traitement requiert une approche à la fois multi- et transdisciplinaire, démarche complexe qui est en elle-même l’objet d’un questionnement épistémologique. Elles constituent aujourd’hui un espace de production de nouveaux objets, de connaissances inédites et de nouvelles perspectives de la compréhension du social. Constituant un des vecteurs majeurs du rapprochement des trois équipes, les études de genre et des rapports sociaux de sexe feront du Cresppa le plus grand laboratoire en France travaillant sur ces questions.

Épistémologie et théorie féministes et du genre

L’épistémologie féministe vise à analyser les rapports de sexe dans leur dimension historique, sociale, politique et culturelle pour comprendre les mécanismes de production de hiérarchies, de discriminations de sexe et de genre et plus généralement de catégorisations. Pour ce faire, elle étudie la construction des catégories de genre, les formes et la mise en place du système sexe/genre dans leur historicité et leur multiplicité culturelle. Elle remet en question les historiographies établies ainsi que leurs présupposés implicites (y compris dans des domaines peu interrogés comme l’historiographie des arts) et revisite la production de connaissances genrées, contribuant ainsi à l’élaboration de méthodes et de théories féministes. Enfin, elle se donne pour tâche d’étudier et d’évaluer les bouleversements des disciplines SHS induits par l’introduction des questions de genre et de sexualité. Les années soixante-dix ont vu l’émergence d’une épistémologie féministe qui a accompagné, prolongé et infléchi les mouvements de femmes. Grâce à la constitution depuis quarante ans d’une véritable archive féministe et d’un corpus d’approches, de méthodes et de perspectives différentes, l’épistémologie féministe peut désormais avancer dans l’analyse critique de la production de la connaissance.
Dans cette perspective, des projets seront engagés en science politique, en sciences économiques et en histoire de l’art pour prolonger l’analyse, déjà menée pour les sciences sociales, de ce que le genre « fait » aux concepts, aux objets et aux méthodes de nos disciplines. Par exemple, la relecture critique de l’histoire de la pensée économique au prisme du genre, axée en particulier sur la généalogie des concepts et des dispositifs théoriques, aura pour but de voir jusqu’à quel point une démarche genrée peut s’exprimer à l’intérieur de la science économique orthodoxe tout en ayant une portée heuristique, ou si cette démarche débouche nécessairement sur une mise à distance et une posture d’extériorité vis-à-vis du paradigme dominant.
L’épistémologie féministe se sert par ailleurs des critiques féministes de l’historiographie, de la production de canons et des périodisations. Au-delà des perspectives comparatistes qu’elle a développées et renouvelées, elle propose d’étudier dans leur historicité les différentes traductions et interprétations culturelles des théories et des luttes, afin de relire de manière critique les différentes histoires de la pensée (concernant par exemple la politique, l’économie, la sexualité, la colonialité, la racialisation etc.). A partir des outils théoriques du Black feminism, des études subalternes, queer, post-coloniales, études culturelles, des travaux d’épistémologie féministe s’inscrivant dans le projet plus large d’une analyse auto-réflexive et critique de la production de savoirs seront engagés. En histoire intellectuelle et en histoire des sciences, le travail sur les outils et les catégories d’analyse des sciences sociales déjà mené au sein des trois équipes se prolongera dans un examen de l’historicité des concepts (liberté, émancipation, classe, sexualité, souveraineté, empire), de leur déploiement dans les théories que nous a léguées l’histoire des idées et des sciences, et de leur potentiel heuristique pour une compréhension du monde contemporain.
Parmi les supports de ces recherches, on peut citer le projet éditorial interdisciplinaire « Épistémologies du genre » pour lequel est envisagé un soutien du GIS Institut du genre. Il comprendra une anthologie critique de textes de philosophes occidentaux canoniques, ainsi que des ouvrages revisitant les auteur·e·s « classiques » des sciences sociales au prisme du genre, révélant à la fois leur fréquente cécité à cette problématique et les contributions théoriques qui ont nourri, malgré cela, les recherches sur le genre.


Corps, genre, sexualité

La mise en commun d’approches disciplinaires et épistémologiques diverses dans la recherche sur le corps et la sexualité ouvre des perspectives de recherches nouvelles, dans deux principales directions, qui se font écho :

  • La description et l’analyse de pratiques symboliques et sociales et d’identités sociales encore peu abordées par les études féministes et de genre, impliquant le corps et/ou la sexualité (pratiques sexuelles, expérience de la maternité, diverses pratiques sportives ou artistiques, rôle de la sexualité dans la vie politique et les mouvements sociaux). Il s’agit de mettre en lumière des pans entiers du monde social jusqu’à présent peu observés, de faire émerger, à travers ce que ces objets révèlent, des interrogations nouvelles (rapport aux normes, représentations des féminités et des masculinités, hétéronormativité, constructions de majorités et de minorités). Ces projets participent ainsi d’une réflexion épistémologique ouverte par l’histoire des sciences, la théorie queer et les approches trans.
  • La description et l’analyse de la conceptualisation du genre et de la sexualité dans leur interdépendance. Il s’agit d’analyser les processus de pathologisation des identités sexuelles ou de leur transformation ainsi que la mise en place et la perpétuation de l’hétéronormativité y compris sur le plan des corporéités. Comment la sexualité devient-elle un objet des sciences au cours de l’histoire et quelles vérités racontent ces sciences sur les corporalités, les identités, les pratiques et sur les perceptions de l’émancipation sexuelle ? Qu’est ce qui est minorisé, omis ou trivialisé dans ces thématiques ?

Un programme de réflexion sur la division du travail sexuel reproductif et non reproductif sera mis en place, où se développeront des approches de philosophie du droit, éthique, histoire des sciences et des techniques afin d’appréhender les mutations présentes et à venir concernant les législations sur l’accès à la procréation médicalement assistée (PMA) pour les lesbiennes et/ou les femmes « seules » ou sur la GPA (Gestation Pour Autrui). Il s’agira, à partir d’une analyse transnationale, d’interroger la division du travail sexuel reproductif, sa justification éthique et son encadrement juridique.


Travail, profession, carrières

En lien étroit avec l’axe « travail et classes sociales » et dans la continuité des recherches sociologiques menées par les équipes du Cresppa sur l’emploi et la division sexuelle du travail, de nombreux travaux se développent dans une perspective de genre sur les trajets professionnels, l’évolution des métiers, le rapport au travail, mais aussi sur des objets plus récemment investis : la division internationale du travail, les inégalités du marché et le déroulement des carrières prises dans un sens large (professionnelles, mais aussi militantes ou déviantes), mal-être du genre au travail. Cet ensemble de recherches s’organisera dans le nouveau laboratoire selon plusieurs lieux d’investigation :

  • Mutations de la division sexuée et racialisée du travail et du pouvoir. Dans le champ de la culture notamment, de nouvelles enquêtes s’intéressent aux professions engagées dans la production culturelle (spectacle vivant, littérature, arts plastiques, cinéma, médiation culturelle, etc.) et montrent comment le champ culturel est traversé par la dynamique des rapports sociaux de sexe et, inversement, comment les représentations symboliques modifient ou réifient ces divisions sociales. Sont questionnés les effets de la féminisation de certaines professions sur les processus d’invisibilisation des dominé·e·s, sur leurs stratégies de reconnaissance professionnelle, sur le déplacement des inégalités et sur les nouvelles résistances auxquelles ce déplacement donne lieu.
  • Le mal être du genre au travail : en quoi l’appartenance de genre peut-elle modifier le mal être ou en quoi conduit-elle à le révéler ou à le domestiquer différemment ? La question est pensée non en termes d’égalité - inégalités par rapport à la santé, mais en termes de différences.
  • Transformations économiques contemporaines, migrations et conséquences de la globalisation des politiques de genre. Menés dans une perspective internationale et comparée (Algérie, Haïti, République Centrafricaine, Grande Bretagne, Brésil, Japon…), ces recherches étudient l’imbrication des rapports sociaux (de genre, de classe et de race) et les effets des échelles de pouvoir en concurrence (locale/ nationale/ globale). Sont envisagées une étude sur la féminisation des migrations au Maghreb, ainsi qu’un projet visant dans le cadre de l’Observatoire des Transformations dans le monde Arabe (OTMA), à observer et à analyser les transformations liées aux « printemps arabes » du point de vue du genre. -
  • Recherches sur les « carrières ». Elles ont pour objet de réfléchir, dans la durée, aux trajectoires d’engagement (politique, associatif, féministe, etc.), et aux effets biographiques de ces engagements sur le parcours professionnel et personnel des actrices et acteurs, intellectuel·le·s. Cet angle d’analyse permet d’éclairer les mécanismes de construction des parcours déviants et de faire émerger la dimension sexuée de la régulation sociale.
  • Politiques et éthiques du care. Ces travaux se déploieront selon plusieurs perspectives touchant à la sociologie du travail et à la mondialisation de la division sexuelle et raciale du care. La problématisation de la sphère des « services » inclura des questionnements inédits relatifs aux « services sexuels » (dans quelle mesure est-il possible d’envisager un droit à la sexualité notamment pour les personnes invalides, la sexualité s’apparente-t-elle à une pratique voire à un travail thérapeutique ?). On interrogera les associations des personnes handicapées, en particulier de femmes handicapées, dans le but de lier les positions des pourvoyeurs et celles des destinataires dans l’analyse des politiques du care. Développer l’idée de politique et d’éthique du care nécessite de repenser, non seulement la division genrée du travail de care mais également celle du pouvoir et de la responsabilité entre pourvoyeurs et destinataires de care, à différents niveaux (du local au transnational). Ce chantier s’inscrit dans un programme plus large sur la division du travail sexuel (voir ci-dessous).
  • Études comparatives des politiques de genre et de leurs instruments - notamment bases de données et indicateurs – en termes de conventions de genre et d’émergence d’institutions genrées. Derrière les aspects techniques de l’évaluation et de la quantification, sont examinés des enjeux normatifs. On s’intéressera aux justifications qui accompagnent l’élaboration de ces politiques et instruments, à la manière dont ils sont reçus et mis en œuvre, à leurs effets institutionnels, mais aussi à la façon dont les acteurs sociaux s’en saisissent ou y résistent et les détournent parfois de leurs objectifs pour les utiliser à d’autres fins.


Culture, nation et colonialité du pouvoir

Participant au renouvellement des travaux sur la nation, le nationalisme, le racisme et la racialisation des rapports sociaux, comme à l’émergence des études coloniales et postcoloniales en France, un certain nombre de recherches en études de genre développent une approche qui, loin d’isoler les rapports sociaux de sexe des autres rapports sociaux, font au contraire du genre un outil exemplaire d’analyse croisée de la domination : « co-extensivité/co-substantialité » des rapports sociaux de sexe, de classe et de race, « subalternité », « intersectionnalité », « blanchité », « capitaux corporels identitaires ». Parallèlement aux approches sociologiques et historiques, les rapports de pouvoir sont étudiés à partir d’un corpus d’œuvres philosophiques, littéraires ou artistiques, de terrains ou d’objets hétérodoxes (relatif à « la culture populaire », aux productions culturelles de masse – hip hop, jeux vidéo, jouets, pornographie - aux médias, à la communication politique), prenant ainsi à bras le corps des questions en « crise » (« crise de la représentation », « crise des banlieues », « crise des valeurs » ou « crise de la laïcité », « crise des valeurs »).
A partir de ces outils, seront interrogées à nouveaux frais plusieurs problématiques :

  • La division sexuelle et racialisée du travail, les politiques de care et l’immigration postcoloniale ;
  • le rapport entre genre, sexualité et spatialité des rapports sociaux (en termes de sociologie de la ville, articulation des questions de genre, sexualité, classe et ruralité) ;
  • le genre comme accoucheur de communautés imaginées (saisir comment la culture, les tensions entre langue(s) nationale(s) et langue dite « maternelle », mais aussi les allégories genrées nourrissent et remettent à jour les récits et mythologies nationales ou impériales, sur la continuité et la pureté de la nation : « la civilisation européenne », « l’exception française », « les racines chrétiennes ») ; cette réflexion et ces analyses, peu développées jusqu’à récemment en France, contribuent également à la mise en lumière et à la compréhension des nouvelles configurations du sexisme et de l’homophobie qui, bien que constitutives de la montée des extrêmes droites en Europe, sont encore peu étudiées
  • l’histoire politique des universalismes : accointances stratégiques et alliances discursives des « droits et libertés des femmes » et des minorités sexuelles avec les rhétoriques nationales et impériales, visibles dans la culturalisation et la racialisation des violences hétérosexistes en Europe de l’Ouest mais aussi dans les revendications féministes des discours et agendas politiques et des politiques publiques en Amérique du Nord ou au sein des pays de l’UE ; Un projet de recherche comparée sur l’Africanisme en Suisse, en France et en Belgique en collaboration avec l’université de Lausanne (Faculté des sciences Sociales et Politiques et Institut d’Histoire Économique et Sociale), s’intéressera notamment au statut du genre et de la sexualité dans la formation de la colonialité épistémique et les dimensions raciologiques des africanismes francophones.
  • l’instrumentalisation du « genre » et de l’émancipation des femmes dans les stratégies militaires, mais aussi dans les politiques de développement au niveau des ONG et des agences internationales. Les projets liés à ce thème transversal sont élaborés et seront menés en collaboration avec un certain nombre d’institutions et de réseaux auxquels le Cresppa est affilié, associé ou partenaire, collectivement ou par l’intermédiaire de certain-e-s de ses membres, au plan national - le GIS Genre, La Fédération de recherche sur le genre RING, le Centre d’études féminines et d’études de genre de l’université Paris 8 (EFEG), également l’Institut Émilie du Châtelet ou le réseau MAGE (Marché du travail et genre) - ou international - le Laboratoire Interuniversitaire en Études Genre LIEGE) - . Ils s’appuient aussi sur des revues : Les Cahiers du Genre, Travail, Genre et Société, ou Nouvelles Questions féministes. Ce thème est enfin amené à s’inscrire dans le cadre du PRES Université Paris Lumières, dont nous souhaitons vivement qu’il retienne le genre parmi ses axes transversaux.


17 octobre 2015

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