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Lettre n°45, décembre 2018

 

Mon petit synchrotron

34 années passées au CSU. Entrée après l’enchaînement aujourd’hui hélas banalisé des débuts de carrière dans la recherche : cinq à six années de précarité jonglant entre vacations, contrats de recherche, périodes de chômage, et une longue lutte collective pour l’intégration des hors-statuts au CNRS. Déjà l’organisme appuyait son activité sur des centaines de personnels précaires.
34 années : me suis-je pour autant satisfaite d’une tranquille immobilité ? Il fut un temps où le changement de laboratoire était un indicateur du dynamisme du chercheur (le métier ne s’accordait alors pas au féminin). Il fut aussi un temps où les laboratoires étaient dirigés par de grandes figures tutélaires, toutes sauf exception masculines et mandarinales. Et un autre, où les petites unités centrées sur un thème semblaient plus crédibles que les grands bazars au projet réputé illisible. Un autre encore où seules pourraient rester à Paris les équipes-vitrines, tandis que les autres devaient partir aménager le territoire. Du moins sur ce point, pourrions-nous nous rassurer pour quelque temps : ce n’est « pas le rôle du CNRS de faire de la structuration du territoire » (Antoine Petit, devant le CS du CNRS, 18 octobre 2018).
Au CSU, nous n’avons jamais accepté une réforme sans réfléchir d’abord à l’appropriation que nous devions en faire : comment rendre la réforme propre à maintenir le fonctionnement démocratique et efficient de notre collectif de travail et, par conséquent, comment mettre son application en conformité avec notre éthique et nos règles.
Très tôt dans notre longue histoire, nous avons institué la direction tournante pour éviter toute tentation mandarinale : un mandat et un seul. Autre mesure de prudence, nous pratiquons, dans les faits, la séparation des pouvoirs : les règles communes se décident par toutes et tous en assemblée générale, tandis que le partage des moyens (dotations, locaux) se fait dans des comités désignés par l’ensemble des membres. En outre, l’argent va aux projets, non aux personnes. Pas de grands hommes, pas de clientèle.
L’Umérisation des laboratoires du CNRS nous a, c’est vrai, longtemps inquiété-e-s. Ne cachait-elle pas une volonté de redistribuer les pouvoirs entre les établissements ? Et, notamment, les « Écoles » et le CNRS ? En restant longtemps une unité propre, nous nous sommes donné le temps de mûrir la formule et nous avons clairement fait le choix – souvenons-nous en – d’une université ouverte aux étudiant.e.s les moins privilégié.e.s. La « politique de site » actuelle aboutira-t-elle à déconstruire les outils de travail que nous nous sommes donnés, nos laboratoires ? Et, une fois de plus, à sortir les SHS du giron du CNRS en les ancrant une fois pour toutes dans de vastes super-universités ?
Nous avons fini par faire nôtres les enjeux de la formation à la recherche : transmettre nos savoir-faire, former de jeunes chercheurs et chercheuses à nos métiers tout en les professionnalisant dans le cadre de règles explicites attachées à un statut qui est acquis dès l’entrée dans l’équipe.
Avec les mariages d’unités qui visaient la mutualisation des « moyens », autrement dit d’abord celles des personnels d’accompagnement de la recherche, est arrivée une nouvelle étape dans la reconfiguration des laboratoires : le CSU en a pris acte tout en proposant à ses partenaires de jouer les cartes du fédératif et, pour ce qui a été des règles internes, du mieux-disant. Au regard de la démocratie et de la transparence, tout le monde y a gagné mais chaque équipe garde sa personnalité scientifique et ses usages. Les tutelles se satisfont de ne plus « voir qu’une tête » et nous, nous nous organisons au mieux de notre histoire, de nos programmes et de notre identité collective. Ainsi, au fil des ans et des réformes de l’ESR, nous entretenons ce qui constitue notre premier instrument de travail, notre équipe de recherche, ce mur de soutien auquel nous nous appuyons pour nous tourner vers l’extérieur, ouvrir de nouvelles pistes, fonder de nouvelles collaborations, monter de nouveaux réseaux.
Si j’y suis restée si longtemps, c’est précisément parce que le CSU m’a permis de pratiquer toutes ces formes de mobilité qui font la dynamique d’un parcours de recherche : réorientations thématiques, influences théoriques croisées, collaborations internationales, variété des fonctions et des formes d’implication.
Cette équipe, au fond, c’est mon grand équipement, mon accélérateur d’idées. Assez peu coûteux, si ce n’est en énergie.

Anne-Marie Devreux

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