Axes de recherche
Axe 1
Le genre, le biologique et le social
Extrait du dernier rapport d’activité (2004-2007), quatrième partie « Projet scientifique » p.269-273
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Par les travaux pionniers de quelques-unes de ses chercheuses, le CSU a largement contribué au développement d’une sociologie du genre qui, en France, se décline le plus souvent en termes de apports sociaux de sexe. Une autre spécificité du laboratoire consiste à ne pas se focaliser sur la seule question de la division sexuelle du travail mais à traiter la question du genre à travers une pluralité de thématiques qui vont, actuellement, des inégalités de sexe dans l’emploi aux récentes évolutions de la place des femmes dans le champ politique, en passant par les recompositions de la domination masculine au sein de la famille. Depuis quelques années, d’autres axes de questionnement sont apparus, comme celui des modalités sexuées de l’engagement politique ou associatif. Avec, pour la période à venir, de nouvelles interrogations sur les inégalités de sexe à partir de recherches sur la ville, la problématique du genre se développe donc, au CSU, transversalement à toutes les autres thématiques du laboratoire.
Nous avons préféré la faire néanmoins apparaître en tant que telle, dans la mesure où elle représente un point fort de l’identité de notre unité, et ce, d’autant plus que le CSU est partie prenante du projet du RING, Réseau interuniversitaire et interdisciplinaire national sur le genre, qui demande de son côté sa transformation en fédération d’unités pour le quadriennal 2009-2012.
Le CSU est aussi membre du MAGE (Marché du travail et genre en Europe) du fait de l’appartenance de plusieurs de ses membres à ce GDRE, dont la directrice de celui-ci.
La nouveauté, pour le prochain quadriennal, consiste à relier à cet axe « genre » les recherches qui s’interrogent actuellement sur les processus de « biologisation du social ». Loin d’être un retour en arrière vers une conception naturaliste des sexes qui poserait les différences biologiques comme fondement des inégalités sociales entre les hommes et les femmes, ce rapprochement signale au contraire combien les sciences sociales sont largement redevables aux travaux féministes sur le genre pour ce qui est de la dé-naturalisation des phénomènes sociaux. Ainsi les travaux sur le corps, la vie et la mort, les techniques corporelles, peuvent-ils s’enrichir d’une proximité avec la problématique du genre et, à leur tour, suggérer de nouveaux questionnements ou de nouveaux objets de recherche aux études qui mettent en œuvre une approche en termes de rapports sociaux de sexe.
Les projets de recherche relatifs à ce pôle peuvent être inscrits dans quatre thèmes :
Epistémologie – Histoire des idées
La critique épistémologique constitue une ligne de recherche aussi nécessaire que traditionnelle dans le domaine des constructions des savoirs sur les catégories de sexe, tant la naturalisation des différences entre les sexes a été prégnante y compris dans les sciences sociales. Cette forte tradition permet maintenant de produire des bilans théoriques. C’est notamment un des chantiers que le MAGE entame en voulant mettre en évidence le renouvellement des paradigmes des sciences humaines (Margaret Maruani). C’est aussi l’objectif d’un ouvrage collectif sur « Le genre dans les grandes œuvres des sciences sociales » qui montrera comment les sciences humaines et sociales ont - ou non - intégré le genre dans leurs paradigmes explicatifs, l’ont évité ou l’ont éclairé en dépit de leur silence à son propos (co-direction Anne-Marie Devreux).
Un autre ouvrage fera, quant à lui, le bilan de l’apport des rapports sociaux de sexe à la sociologie, à la fois en termes de méthodologie et de redéfinition de ses domaines, illustrant notamment comment le genre a peu à peu imprégné les différentes sousdisciplines sociologiques (direction Anne-Marie Devreux). Par ailleurs, une étude des relations épistémologiques et conceptuelles entre la sociologie de la famille et la sociologie du genre en France et en Grande-Bretagne montrera les choix théoriques opérés depuis les années 80, notamment le recours à la double problématique de la négociation et de la construction du « soi », choix qui font dériver l’étude des structures familiales vers une sociologie de l’intimité (Anne-Marie Devreux, en collaboration avec une chercheuse britannique de l’Open University).
Toutefois, dans le domaine des études sur le genre, l’histoire des idées est aussi celle de la diffusion des idées féministes : on étudiera la capillarité des idées féministes et les conditions sociales, professionnelles, géographiques, sexuelles, d’adhésion au référentiel d’émancipation féministe. Á cette étude par entretiens biographiques, s’ajoutera une analyse sociologique des « textes » féministes des années 70, à travers les trajectoires de leurs productrices et les conditions de leur réception (Catherine Achin et Delphine Naudier).
Bien que ne s’inscrivant pas explicitement dans la perspective du genre, Dominique Memmi étudie elle aussi, à propos des discours sur le corps, comment celui-ci a été promu en objet « intéressant » et légitime des sciences sociales françaises à partir de la deuxième moitié du XXème siècle, une tendance qui, d’une façon plus générale, nourrit un processus global de naturalisation des questions sociales et politiques.
Emploi, travail, profession et carrière
La forte accentuation des recherches en termes de genre et de rapports sociaux de sexe sur ces objets est sans doute une des spécificités de la recherche française dans le domaine. Le CSU a déjà produit sur ces questions des ouvrages majeurs, en plus de ceux du Mage. Un projet de livre intitulé « Un siècle de travail des femmes en France » proposera un double bilan : une lecture des séries statistiques longues de l’activité féminine, afin de repérer les ruptures, les reculs, les périodes de l’émancipation féminine ; et une analyse des catégories statistiques utilisées, afin de faire apparaître les formes d’emploi mesurées ou passées sous silence, les frontières entre par exemple la femme d’agriculteur et l’agricultrice, l’aide familiale et la femme au foyer, la femme de médecin et la secrétaire médicale (Margaret Maruani). Egalement dans la perspective d’un processus historique, le projet d’analyser les
transformations du tissu économique du sud de l’Italie du fait de la « colonisation industrielle » par les entrepreneurs du nord (notamment dans le secteur du textile), au début des années 50, sera l’occasion d’une étude particulière de la main d’œuvre ouvrière féminine dans ce contexte (Carmen Calandra).
Une recherche doctorale s’interroge sur l’impact de la sexuation des espaces professionnels sur les relations sociales de travail. En observant comment s’effectuent les déplacements dans les espaces de travail selon qu’on se trouve dans de grandes administrations, dans de grandes entreprises ou dans de petites sociétés du secteur privé britannique, on s’efforcera de rendre compte des phénomènes de ségrégation professionnelle qui s’opèrent autour des employées de bureau, notamment autour des plus âgées (Marjolaine Roger).
La question de la féminisation et de la masculinisation des professions sera abordée à propos du système éducatif. Au contraire de ce qui se passe ailleurs, les fonctions d’encadrement y connaissent actuellement une diminution de la présence des femmes. Dans ce milieu cependant très féminin, la direction d’école semble offrir aux hommes la possibilité de « masculiniser » leur position socioprofessionnelle, en particulier du fait des nouvelles conditions d’exercice de la fonction comme l’incitation à « innover » ou l’utilisation de l’informatique (Marlaine Cacouault-Bitaud). Un ensemble de travaux sur l’usage de leurs titres et qualifications par les femmes diplômées revient sur un précédent bilan de la présence féminine parmi les enseignants de classes préparatoires et parmi les médecins scolaires pour, cette fois, comparer les itinéraires féminins et masculins et soumettre à l’analyse l’hypothèse d’une plus grande qualification des femmes (Marlaine Cacouault-Bitaud). Cette interrogation rejoint celle qui, s’appuyant sur une analyse secondaire de l’enquête « Famille et entreprise » de l’INED, porte sur l’utilisation de leur position professionnelle par des femmes au sein de couples très diplômés : comment s’opère la négociation conjugale concernant la gestion et l’éducation des enfants et de la vie domestique, mais aussi les questions d’argent et les grandes décisions de la vie familiale (Michèle Ferrand).
Recompositions de la domination masculine
Au CSU, la domination masculine est analysée non seulement du point de vue de ses effets sur l’infériorisation sociale des femmes, par exemple dans les sphères du travail ou de la politique, mais aussi à travers les pratiques masculines de préservation des bénéfices qu’elle produit. C’est une des perspectives ouvertes par l’étude déjà mentionnée des couples très diplômés où se pose la question des effets de l’homogamie sur une éventuelle atténuation de la domination masculine sous ses formes concrètes ou idéelles. Comment par exemple se négocie la mobilité résidentielle des couples autour de la carrière masculine ? (Michèle Ferrand)
Le thème des résistances masculines face au changement social en faveur des femmes constitue, depuis plusieurs années, une des spécificités des recherches sur les rapports sociaux de sexe menées au CSU. Dans la prochaine période, il sera travaillé à partir des cas de retournement du principe de l’égalité des sexes par les hommes revendiquant les mêmes droits que les femmes qui obtiennent, au titre des discriminations positives, des dispositions particulières et donc « sexuées ». Dans le même ordre d’idées, on étudiera la réception masculine de la réussite des femmes, dans le cas de couples où la conjointe vient de connaître un succès professionnel ou politique : quelles solidarités de couple ou, au contraire, quels obstacles se manifestent autour de cet événement ? (Anne-Marie Devreux)
Engagement et action sociale et politique
Les études « genre » sont issues, en France comme ailleurs, du mouvement social du féminisme. Du fait de cette proximité constitutive de leur histoire, il est logique qu’elles s’intéressent aux modalités de l’engagement des femmes dans la vie sociale et politique. Ce sous-thème, plus récent que les précédents pour ce qui est du CSU, doit beaucoup d’une part au rapprochement de celui-ci avec les sciences politiques, d’autre part à l’intérêt de nombre de chercheurs pour l’analyse socio-historique. Comment, par exemple, les femmes ont-elles contribué à formuler les questions sociales et à agir pour les résoudre à la fin du XIXe siècle et au début du XXe, à travers leur action militante dans des sociétés philanthropiques ? On analysera ici les rapports de sexe à travers la division du travail au sein de ces sociétés et les rapports de classe entre les militantes et militants d’une part et leurs protégés d’autre part ainsi que les propriétés sociales des agents concernés. Un autre volet de la recherche porte sur les réseaux sociaux qui constituent la trame du milieu réformateur : comment se définissent des « spécialisations » en sous-champs réformateurs ? Comment par exemple la spécialisation concernant la protection de la petite enfance ou des femmes enceintes produit-elle de nouveaux métiers (médecine de la petite enfance) dans lesquels les femmes passent sous la tutelle des détenteurs du savoir (Françoise Battagliola) ? Un questionnement du même ordre est présent dans une recherche sur des associations de quartiers dans le South End de Boston, qui, pour une part, constituera une sociologie de la bourgeoisie et, notamment, des valeurs sexuées qui prévalent dans le type d’engagement des femmes bénévoles dans ces actions philanthropiques (Sylvie Tissot).
Depuis la première loi sur la parité en politique, son dispositif a été renforcé et il est maintenant possible d’en voir les effets sur l’identité politique de l’élue qui peut s’appuyer sur un nouveau registre en politique que l’on peut qualifier de « profemme ». Ce registre associe les femmes élues à l’idée de « remise de soi » qui inscrit le devenir de ces nouvelles venues en politique dans un ordre symbolique « domestique » et « profane ». Le terrain des élections municipales de 2008 sera un observatoire privilégié des discours et des stratégies de ces élues face à ces interprétations de la parité (Catherine Achin). Par ailleurs, quelles sont les ressources nécessaires, les propriétés sociales pour s’engager dans une carrière au Parlement, selon que l’on est un homme ou une femme ? Ces capitaux nécessaires sont-ils restés identiques depuis la parité ? (Catherine Achin).
Le biologique et le social : par rapport aux Gender Studies anglo-saxonnes, les travaux sur la sexualité sont longtemps restés un des points faibles de la recherche féministe française dans le domaine du genre. Toutefois, au CSU, les recherches sur la gestion politique et éthique de la santé et du corps (Dominique Memmi) rencontrent et confortent celles qui portent sur la reproduction biologique, la contraception et l’avortement (Michèle Ferrand). La co-présence des deux approches du corps et du biologique ouvre ainsi sur de nouveaux questionnements sur les formes contemporaines de la naturalisation des phénomènes sociaux.
En s’associant avec une équipe de l’INSERM et l’unité « Démographie, genre et sociétés » de l’INED, Michèle Ferrand inscrit le CSU dans une enquête de grande ampleur sur la sexualité des Français dans laquelle la problématique des rapports sociaux de sexe permettra d’examiner les effets de la domination masculine sur les pratiques en matière de sexualité. De même, ce questionnement en terme de genre éclaire les spécificités nationales relatives aux pratiques sexuelles et procréatives en Afrique (enquête comparative au Burkina Faso, Ghana, Sénégal et Maroc), après l’introduction de la contraception d’urgence : un « échec contraceptif » n’a pas la même signification, ni la même portée selon la culture et les représentations de la sexualité. La démarche comparative est aussi présente dans une recherche doctorale portant sur les modalités de décision face à la survenue d’une grossesse non prévue, à Paris et Montréal : que dit la façon dont sont socialement et individuellement traitées ces grossesses accidentelles sur les systèmes de normes relatives à la procréation et au calendrier des naissances, au sein de différentes classes sociales et ethnies intégrées dans deux cultures occidentales où la question des femmes et celle des minorités ethniques sont appréhendées diversement ? (Marie Mathieu).
Faisant suite à un travail de fond sur la biopolitique contemporaine qui analyse le renouvellement de la régulation des usages du corps depuis le milieu du XXe siècle, une analyse de la politique de la mort montre comment celle-ci institutionnalise l’appréhension de la mort « par corps » où les proches d’un défunt se doivent de se voir présenter le corps (Dominique Memmi). Dans le même ordre d’idées, une recherche doctorale sur le monde des soins palliatifs examinera la lutte politique qui s’y déroule pour imposer un savoir légitime sur la définition de la « bonne » mort. Á travers une enquête ethnographique, seront interrogées les pratiques de contrôle du processus de mort qui doit être le plus « propre » et le moins violent possible, avec une attention particulière aux patients qui refusent de suivre le processus naturel de la vie et les normes temporelles mises en place par l’institution médicale (Florence Ollivier). Une autre recherche doctorale vise à constituer une sociologie des pratiques de développement personnel à travers le cas des techniques psycho-corporelles. Elle s’intéressera notamment aux conceptions du corps qui ont cours chez les praticiens et leur clientèle. Par l’étude de la constitution d’un marché du bien-être, elle rejoint l’axe « Logiques économiques et travail » du programme du CSU (Élise Requilé).
À l’intersection de la thématique du corps et des problématiques du genre et de la biologisation des catégories sociales, une recherche sur les administrateurs des services civils d’Algérie étudiera l’usage qui fut fait de la nature dans les politiques de ségrégation et de contrôle des populations algériennes : tant la définition du degré souhaitable de contact entre les populations « françaises » et « algériennes » (parfois elles-mêmes juridiquement françaises) que le contrôle des pratiques procréatives des femmes « musulmanes » témoignent d’une gestion politique et sexuée des corps et de leur espace vital (Françoise de Barros).
Plus encore que les recherches précédemment évoquées, cette dernière étude montre que la problématique du genre pourra à terme être tout à fait concernée par des objets construits au départ pour en servir une autre.
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7 février 2012