Axes de recherche
Axe 3
Pouvoirs étatiques
Extrait du dernier rapport d’activité (2004-2007), quatrième partie « Projet scientifique » p.277-280
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Trois ensembles de recherches visent à l’analyse du pouvoir étatique dans la diversité de ses expressions, d’où l’accord au pluriel de cette notion. Le premier ensemble, dans la lignée du rapport d’activité précédent, aborde ce pouvoir au travers de ses manifestations les plus évidentes : les politiques publiques. Mais des recherches de plus en plus nombreuses analysent également la réalité étatique en s’arrêtant aux évolutions et aux modes de fonctionnement de certaines de ses institutions, voire du régime politique lui-même. Enfin, des chercheurs travaillent sur une des modalités particulières de constitution de l’exercice et de la légitimation de ce pouvoir : l’association à la science.
Les politiques publiques continuent d’être étudiées par les chercheurs du CSU en tant qu’actions publiques, c’est-à-dire de façon privilégiée en s’attachant à certains acteurs, professionnels ou groupes sociaux, impliqués dans ces politiques, à leurs motivations comme aux effets de leurs pratiques sur les modes d’intervention de l’État sur la société. Françoise Battagliola poursuit son enquête prosopographique sur les milieux philanthropiques et féministes de la fin du XIXe siècle et des premières décennies du XXe siècle dans lesquels des femmes ont contribué à formuler les questions sociales et à agir pour les résoudre en participant à la mise en place d’actions publiques spécifiques : droits (civils politiques), amélioration des conditions de travail, protection de la petite enfance et des femmes enceintes, prévention de la prostitution, lutte anti-alcoolique. S’intéressant aux caractéristiques sociales des femmes et des hommes constituant ce milieu et à leurs trajectoires comme à leurs relations, elle a notamment pour objectif de mettre en relation ces éléments avec les positions que ces individus prennent sur les problèmes sociaux et la façon dont l’État doit y remédier. De la même façon, Sylvie Tissot et Gérard Chevalier, à partir de deux terrains totalement différents, se concentrent sur la façon dont le groupe social de la bourgeoisie, ou certains de ses éléments, contribue à la constitution d’une action spécifique de l’État en direction des espaces urbains. Tandis que Gérard Chevalier cherchera à vérifier l’hypothèse selon laquelle le développement d’une politique de la ville depuis les années soixante-dix en France constitue un élément important de la reproduction des couches moyennes cultivées, Sylvie Tissot cherchera à comprendre les effets de l’investissement d’une bourgeoisie, plutôt économiquement que culturellement dotée, dans les politiques urbaines à Boston (USA). À travers l’exemple de ces politiques spécifiques, c’est bien le phénomène de réduction de l’intervention de l’État providence que Sylvie Tissot cherchera à expliquer. Dominique Memmi, quant à elle, travaillera sur une autre évolution récente de l’intervention de l’État sur le social : le renouvellement de la régulation des usages du corps dans la deuxième moitié du XXe siècle au travers en particulier des pressions institutionnelles pour penser la mort « par corps » (présentation des cadavres des bébés morts, limitation des pratiques d’incinération), de la politisation des questions de santé et de la sanitarisation des questions sociales et politiques, notamment dans le cas des campagnes de prévention sanitaire à partir des années 60 (tabac, alcool, alimentation). Bien qu’il n’affiche pas toujours explicitement son lien avec les pouvoirs étatiques, le travail social de prévention spécialisée des problèmes liés à la jeunesse dite « difficile » s’analyse, selon Sylvain Bordiec qui étudie à ce propos les expériences pionnières de la CLAS au tournant des années 50-60, comme une politique alternative tant à l’intervention répressive des institutions pénitentiaires qu’à la prise en charge curative des internats de rééducation. Pour sa part, en reconstituant les parcours professionnels et sociaux des membres du corps des administrateurs civils des services civils d’Algérie au cours du XXe siècle, Françoise de Barros s’intéressera en particulier aux modalités de transferts, traductions voire constitution de représentations et de savoir-faire « coloniaux » dans certaines politiques publiques contemporaines qui, à partir des années 50, accueillent certains de ces fonctionnaires. Enfin, c’est à un niveau plus global que se situent les interrogations de Susana Peñalva, qui, après avoir soutenu une thèse en 2004 sur « Les formes institutionnelles de régulation et de désaffiliation en Argentine », poursuit son analyse des métamorphoses de l’intervention de l’État et du rapport salarial en mettant en perspective les sociétés argentines, brésiliennes et françaises. Bien que se situant à des degrés divers d’effritement de la condition salariale, ces trois sociétés rencontrent en effet la nécessité d’une déclinaison territoriale de l’action publique dès lors, par exemple, que la « fracture sociale » se traduit souvent en « fracture urbaine ». Des chercheurs de plus en plus nombreux explorent cependant l’existence de l’État non pas tant à travers une action ou un ensemble d’actions publiques dans un domaine particulier, qu’à travers les transformations du régime politique démocratique. En particulier, l’introduction symbolique et/ou concrète récente de modes de démocratie directe dans les régimes représentatifs français et européens est au centre des recherches d’Yves Sintomer et de la plupart de ses doctorants. En ce qui le concerne, il orientera ses recherches dans deux directions. La première est une sociologie des dispositifs contemporains, à partir de deux objets : d’une part, comme on l’a vu plus haut, les « savoirs des citoyens » placés aux cœur des dispositifs participatifs en tant que dynamiques d’échange de savoirs entre acteurs de statut différent et, d’autre part, la mise en œuvre de budgets participatifs dans les pays européens. Une seconde direction est constituée par une sociologie historique, tout d’abord sur la genèse de ce dispositif récent des budgets participatifs, mais également sur l’histoire des idées de plus long terme, remontant au XVe siècle, de la bifurcation entre, d’une part, un courant, majoritaire, insistant de plus en plus exclusivement sur le rôle de l’État et centré sur la démocratie représentative et, d’autre part, un courant minoritaire mettant en valeur la participation civique, envisagée comme une école de démocratie. Plusieurs doctorants sont associés à ce projet : sur les budgets participatifs en Europe, les « savoirs citoyens », et leur genèse récente, Cécile Cuny mènera une enquête, déjà évoquée, sur la région de « Berlin-Brandebourg », Carsten Herzberg sur Rome et des communes de la région parisienne, et Héloïse Nez sur Paris et Cordoue. Françoise de Barros abordera la question des transformations et adaptations du régime républicain français dans le cadre de la colonisation, en étudiant les modifications qui affectent le corps des administrateurs de services civils d’Algérie au fur et à mesure de la décolonisation, aussi bien au travers des carrières individuelles de ses membres que de la gestion du corps par la tutelle métropolitaine. Profitant d’un séjour post-doctoral (en cours de montage institutionnel) à la London School of Economics, Nathalie Kakpo poursuivra ses travaux sur le statut de l’Islam en Europe en étudiant les parcours des populations issues de l’immigration dans la société britannique où elle observera, notamment, les rapports entre minorités et institution scolaire.
Enfin, certaines recherches accorderont une place plus ou moins conséquente à la façon dont la science, en tant que telle, au travers de ses outils cognitifs, et/ou au travers de certains de ses acteurs, participe directement de l’exercice du pouvoir étatique. C’est le sujet central des recherches que mènera Martine Mespoulet, d’une part lorsqu’il s’agira de la formation des sciences sociales en Russie et en URSS, c’est-à-dire, d’analyser la mobilisation des sciences sociales comme technologies sociales par l’État soviétique et les relations entre l’État et les scientifiques dans l’élaboration des contenus de ces sciences et la délimitation de leurs usages ; d’autre part lorsqu’elle s’attachera à comprendre, à partir du cas des politiques européennes de l’éducation, de la formation et de l’emploi, comment la production des données chiffrées est au cœur du processus de légitimation des mesures d’action publique. Jean-Louis Lacascade s’attachera à comprendre le paradoxe apparent qui a conduit la social-démocratie allemande de la fin du XIXe siècle à développer une politique ouvertement réformiste alors qu’elle affichait en même temps comme référence théorique majeure un marxisme censé être aux antipodes de ce réformisme. Pour ce faire, il envisage une sociographie des prémisses de ces courants politiques et des réseaux sociaux et intellectuels qui relient les acteurs politiques aux acteurs intellectuels.
Pour d’autres chercheurs, la question des liens entre action étatique et science est présente sans être exclusive d’autres questionnements. C’est le cas de Dominique Memmi qui s’intéresse au corps également comme objet des sciences sociales, en partie parce que ces dernières contribuent à le constituer comme objet légitime de réflexion et d’attention. De son côté, Françoise Battagliola sera attentive, concernant les milieux réformateurs qu’elle étudie, à la montée en puissance, liée à des politiques étatiques, de métiers particuliers tels que la médecine de la petite enfance, et à la façon différente dont les acteurs s’approprient leurs éléments « scientifiques » en fonction de leur sexe.
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7 février 2012