Cultures et sociétés urbaines, équipe CSU du Cresppa

Axes de recherche

Axe 5

Logiques économiques et travail

 

Extrait du dernier rapport d’activité (2004-2007), quatrième partie « Projet scientifique » p.281-285

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Les recherches en cours de l’axe « Logiques économiques et travail » s’organisent autour de la prise en compte globale des phénomènes liés au travail comme pratique, aux professions, aux mutations des formes économiques et des structures de l’emploi. Les logiques de production sont abordées à partir d’un faisceau d’investigations et donc considérées dans leurs dimensions multiples. Il s’agit de prendre en compte les savoirs mobilisés par les acteurs, le cadre juridique et, au sens large, les conditions de production et de mise en marché, ceci dans le cadre de l’internationalisation. Un tel ensemble de recherches est porté par le CSU depuis plusieurs années, comme en témoignent les travaux de Margaret Maruani ou ceux de Michel Freyssenet. Elles connaissent toutefois un renouvellement lié à de nouveaux objets (à partir de l’ANR pilotée par Cédric Lomba) et avec l’apport de chercheurs venus sur cet axe (Baptiste Coulmont et Hervé Serry). Les travaux des doctorants, parfaitement intégrés, constituent un des aspects de ce renouvellement. Les perspectives de recherches sont d’autant plus fécondes que l’unité méthodologique est évidente comme cela a été souligné précédemment.

Ainsi, dans les années à venir, l’axe « Logiques économiques et travail » fera cohabiter des recherches sur plusieurs secteurs économiques : l’industrie automobile, l’industrie pharmaceutique et les industries de la culture et de la communication. À chacun de ces objets correspond l’analyse des conditions de vente des produits. La cohabitation de recherches sur des secteurs différents s’enracine dans la réflexion commune sur les restructurations de ces secteurs et la prise en compte de ce phénomène du point de vue des différentes catégories de salariés.

Le secteur automobile doit être appréhendé à partir d’une analyse des restructurations des firmes automobiles en Europe menée par Elsie Charron. Il s’agit, d’une part, de recherches collectives sur les trajectoires des entreprises automobiles en Europe. Comment les spécificités du contexte européen agissent-elles sur les firmes automobiles ? D’autre part, ces restructurations, considérées sur le long terme et bien connues grâce aux travaux du GERPISA, doivent être saisies à partir des réactions qu’elles suscitent chez les salariés. Aux nouvelles formes de travail répondent des formes d’action collective, négociées ou conflictuelles, qui participent des évolutions générales du secteur.

Les deux ouvrages Le Monde qui a changé la machine et Une théorie des modèles productifs que Michel Freyssenet doit achever avec l’économiste Robert Boyer font le point, à partir également du cas de l’histoire de l’industrie automobile, sur « l’engendrement des modèles productifs » et les processus d’hybridation de ces modèles. Complémentaire à cette perspective du fait que celle-ci intègre dans l’analyse des modèles productifs celle des trajectoires, non seulement des firmes mais aussi des acteurs de l’entreprise, un autre travail de Michel Freyssenet portera sur le bilan, en cours, qu’il peut tirer de ses résultats pour constituer une sociologie générale des rapports sociaux à partir de ses réflexions antérieures sur la division sociale du travail. Tommaso Pardi s’attache plus particulièrement, dans le cadre de sa thèse en cours d’achèvement et d’un groupe international de recherche (SAPAI, States and Politics in the Automobile Industry), à considérer les liens entre l’État et ce secteur de production. La question de la réglementation, considérée du point de vue de l’action des industriels pour intervenir sur ce cadre réglementaire est déterminante. Son approche est liée à la structuration progressive de la Communauté européenne comme espace économique. Elle est un point d’accès privilégié pour apprécier les « architectures de marché » et, en conséquence, la forme que les organisations industrielles prennent et vont prendre.

À la suite de sa thèse et dans une perspective de sociologie historique, Carmen Calandra, projette une recherche sur la gestion de la main d’œuvre industrielle dans la deuxième moitié du XXe siècle. Prenant en compte la dimension spatiale des implantations industrielles, elle envisage de travailler sur le cas d’ouvriers du Sud de l’Italie, à un moment, le début des années 1950, où des industriels du textile s’installent massivement dans cette région. Cette étude d’une « colonisation industrielle » est mise en relation avec les conditions de vie ouvrière qu’elle génère.

L’industrie pharmaceutique française, un secteur en plein développement économique, est le plus souvent étudiée du point de vue d’une sociologie de la santé et de l’innovation qui négligent les conditions de production des médicaments. La recherche financée par l’ANR et pilotée depuis le CSU par Cédric Lomba propose une approche originale. L’organisation industrielle et commerciale de ce secteur, dont la quête de rentabilité ne peut être dissociée des enjeux éthiques liés aux médicaments, est souvent rapportée d’une part aux effets de la recherche, d’autre part à la régulation imposée par les pouvoirs publics. Une approche qui néglige le fait que ces espaces de production et de commercialisation sont animés par des logiques spécifiques. Il s’agit donc d’étudier les entreprises dans leur fonctionnement, du point de vue de leur forme capitalistique, de leur organisation, de la gestion de la main d’œuvre, des processus de fabrication et des pratiques de travail. Là encore, dans un domaine soumis à une réglementation importante, à une internationalisation de ces marchés et de la propriété des entreprises, il est fait appel à une pluralité de méthodes et à des enquêtes de terrain afin de recueillir un matériel inédit.

Le domaine des industries de la culture et de la communication connaît depuis deux décennies les effets d’une concentration économique notable, d’une internationalisation des marchés et d’une transformation de ses publics. Se pencher sur un secteur traditionnel comme l’édition, c’est voir comment ces mutations influent sur les contenus, sur les modalités d’organisation du secteur et sur les métiers et les pratiques de travail qui s’y observent. Á la manière des recherches précédemment évoquées, on suppose que l’histoire propre de ces industries de l’édition généraliste, la spécificité des produits (œuvres de l’esprit dotées, pour une part, d’un rôle important dans la transmission de la culture et des valeurs) et l’insertion de ces secteurs sur les marchés (avec la prise en compte du rôle des politiques publiques d’aide à ces domaines, en charge d’une part du patrimoine culturel) constituent autant de prismes qui retraduisent des évolutions que l’on constate ailleurs. Ainsi, les logiques de rationalisation des circuits de commercialisation sont médiatisées par les enjeux propres à des produits culturels qui demeurent des produits prototypiques et sont perçus comme relevant de la sphère de la « création ». Les métiers liés à la commercialisation des livres, que prend en considération l’enquête menée par Hervé Serry, sont le lieu de convergence de ces évolutions et des résistances de certaines catégories d’acteurs, au nom, notamment, d’une nécessaire préservation de la diversité culturelle.

Les travaux de Vincent Chabault, dont la thèse est en cours d’achèvement, concernent un moment décisif de cette économicisation des marchés de la culture dont on ne peut étudier avec précision les effets si l’on se limite au processus de production. Une enquête sur le secteur de la distribution culturelle, telle qu’elle est mise en œuvre dans les grandes surfaces spécialisées, doit permettre de voir comment ce dernier maillon, celui de la mise à disposition des produits auprès de la clientèle, influe sur l’aval de la filière. De même que les commerciaux de l’édition, dont le rôle est méconnu, les vendeurs et autres intermédiaires de la grande distribution culturelle possèdent un pouvoir réel sur la circulation des produits, et donc sur leur sélection pour accéder aux consommateurs. Le poids croissant que la grande diffusion culturelle a pris ces deux dernières décennies en France oblige à penser ce rôle. Une sociologie des jeunes individus recrutés comme vendeurs dans ces lieux de vente est un apport de ce point de vue. Elle doit se poursuivre par une enquête systématique de différentes filières d’approvisionnement restant au plus près des pratiques des vendeurs.

Sur un secteur économique particulier, Baptiste Coulmont, qui vient d’entrer au CSU, poursuit une recherche sur les grossistes et les distributeurs de matériel pornographique et érotique. Elle se complète par un travail sur l’un des chaînons de la commercialisation, les sex-shops, et plus particulièrement sur la relation commerciale qui peut exister entre les vendeurs/vendeuses et les acheteurs de ces produits singuliers. Comment la configuration commerciale peut-elle définir une norme de la sexualité ? Ici se sont les valeurs morales, celles liées à la construction sexuelle des corps qui se confrontent avec un ensemble de pratiques commerciales. En quoi l’organisation d’une filière économique définit-elle son produit ? La relation entre les évolutions d’un secteur, sa structuration, et les formes que les produits peuvent prendre constituent des questions importantes qui sous-tendent le travail de terrain mené pour cette recherche.

En amont du moment de la commercialisation, l’étude des intermédiaires du travail artistique que réalise, avec une équipe, Delphine Naudier, consiste à dresser une cartographie de ces métiers pour mettre au jour le poids des transformations structurelles du secteur sur ces professions. Il ne fait pas de doute que le rôle respectif des différents domaines artistiques et culturels dépend largement de leur capacité à adapter leurs compétences à la recomposition des hiérarchies des produits. Cette cartographie prendra en compte différents pôles des métiers du travail artistique – artistes, producteurs, attachés de presse, critiques, avocats…– afin de considérer les stratégies de carrières et les modalités de coopération qui se mettent en placent entre ces différents acteurs. Mise en perspective avec les principaux éléments qui affectent le travail artistique – mutations économiques et juridiques notamment – cette recherche propose une meilleure compréhension des formes nouvelles que prennent les marchés de la culture.

La recherche projetée par Sylvain Bordiec sur la « culture jeune » des années 60 en France s’inscrit dans le même ordre d’idée : il s’agit ici d’étudier le domaine de la conception et de la diffusion des produits culturels « jeunes » (de la promotion de « jeunes artistes » au « cinéma jeune ») et de mettre en évidence les structures, les instances et les acteurs, notamment les « adultes » pourtant présentés comme réticents, qui sont impliqués dans cette production.

Si elle n’est pas absente des travaux que l’on vient d’évoquer, la question de la formation constitue l’armature même de plusieurs recherches de cet axe. Elle est directement abordée par Yasmine Siblot, dans le cadre d’un projet ANR coordonné par un laboratoire lillois qui mène une étude sur les conditions sociales et cognitives des apprentissages militants. D’une part, elle considère l’intériorisation des normes, des croyances et de l’identité collective. D’autre part, il s’agit d’estimer les conditions d’acquisition des connaissances. À cette double approche correspond un double terrain : des études sur des institutions de formation, sur la nature des formations dispensées et, par ailleurs, une évaluation des utilisations pratiques que les individus font des formations reçues. Cette nouvelle recherche s’inscrit dans la poursuite des travaux menés par Yasmine Siblot sur les rapports entre classes populaires et institutions publiques.

Marlaine Cacouault-Bitaud doit achever une recherche sur les fonctions d’encadrement dans l’éducation nationale. C’est la place des femmes, à ces postes de direction, qui est appréhendée : une place qui diminue sous le coup des réformes récentes du système éducatif. À partir d’enquêtes en cours dont le terme est proche, il s’agit de montrer comment l’articulation des formes que prennent les fonctions d’encadrement et leur évolution rapportée à la dynamique de genre explique l’accès moindre des femmes à ce type de postes. Ces investigations sur la place des femmes dans le domaine de l’éducation sont également à l’œuvre dans une étude sur la médecine scolaire dont l’approche privilégie les objectifs assignés et les moyens alloués aux praticiens, la place des médecins femmes et les modes d’exercice de la médecine.

Marjolaine Roger mène une thèse en cotutelle sur la sexuation des espaces professionnels. Cette étude se concentre sur le cas des employées de bureau de plus de cinquante ans en Angleterre. Une enquête empirique doit permettre de comprendre comment la sexuation des postes participe de la pérennisation de la précarité. Insérés dans plusieurs structures, les travaux de Margaret Maruani sur la place des femmes dans le salariat considèrent l’un des phénomènes majeurs de l’évolution des marchés du travail, la féminisation. Cette problématique de la reconfiguration de l’emploi, liée à la place des hommes et des femmes, constitue une approche transversale. Elle alimente les travaux déjà présentés. Plus spécifiquement, les recherches de Margaret Maruani et celles qui se fédèrent autour du GDR MAGE qu’elle dirige entendent développer un renouvellement des paradigmes des sciences humaines autour de la question du genre. Les inégalités entre les sexes ne constituent pas, de ce point de vue, une question parmi d’autres. Elles doivent être pensées comme un élément structurant du fonctionnement de la société, en particulier de ses logiques économiques. Dans cette perspective, la dimension européenne de ces recherches, déjà très présente aussi bien par les travaux menés que par les échanges scientifiques dont le GDR MAGE est le promoteur, se renforcera encore dans les années à venir.

 


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7 février 2012

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